Mardi 22 septembre 2015 - Langtry, San Antonio

C'est le grand beau temps, ce matin, pour notre départ de Big Bend National Park. Nous ne le savons évidemment pas encore, mais les quelques gouttes de pluie d'hier soir étaient les dernières de ce voyage. Ca nous change d'il y a deux ans à New York, d'où nous étions repartis sous une pluie battante !

J'arrive à parler à ma mère depuis la terrasse, mais la communication est carrément mauvaise. Après le petit déjeuner, nous chargeons la voiture et nous prenons la route, direction plein nord.

Aujourd'hui, le programme comporte peu de visites :

  • Langtry, où sévissait le juge Roy Bean,
  • San Antonio, une ville très intéressante à plus d'un titre,
  • Et 650 km de route au programme.

C'est notre avant-dernière étape avant le retour à Dallas.

Le début du trajet traverse la partie nord de Big Bend National Park et l'extrémité est du désert de Chihuahua. Les villages sont rares, et les stations-service encore plus. Je refais le plein à Sanderson, sur la route US-90. Depuis le plein précédent à Van Horn, nous avons roulé plus de 700 km. Décidément, la consommation très raisonnable de la Camaro est une des très bonnes surprises de ce voyage.

Le saloon du juge Roy Bean, Langtry, TX
Le saloon du juge Roy Bean, Langtry

Langtry (on prononce "langue-tri") est un petit village situé le long du Rio Grande, soit juste au nord de la frontière avec le Mexique. On peut dire qu'il a connu des jours meilleurs. A l'origine, en 1882, c'était un camp de formation de la Southern Pacific Railroad, qui construisait le chemin de fer entre San Antonio et El Paso. Un peu plus tard, la compagnie, éprouvant le besoin de faire respecter la loi à un endroit où il n'y en avait pas, fit tout pour qu'un juge de paix soit nommé à Langtry. Ce fut le très folklorique Roy Bean.

Issu d'une famille très pauvre, Roy Bean avait quitté son Kentucky natal à l'âge de 16 ans. Après une vie pour le moins mouvementée (commerçant, accompagnateur de convois de marchandises, patron de saloon, et d'autres moins avouables), il finit par s'installer dans un lieu-dit où résidaient de nombreux ouvriers du chemin de fer, et à ouvrir un saloon. C'est là qu'il devint juge de paix. Malgré une défaite électorale en 1896 (les juges de paix sont élus, aux Etats-Unis), il continua à exercer jusqu'à sa mort en 1903.

On l'a compris, Roy Bean n'était absolument pas juge de métier, ni formé aussi peu que ce soit aux pratiques communément admises du monde judiciaire, si ce n'est par sa propre expérience en tant que prévenu. Il utilisait un seul livre de loi, la version de 1879 des Statuts Révisés du Texas. Quand des codes plus à jour lui étaient envoyés par l'administration de l'Etat, il s'en servait, selon la légende, pour allumer le feu. Langtry ne disposant pas d'une prison, la plupart des jugements étaient sanctionnés par des amendes. La légende de Roy Bean, le juge qui pend, est donc fausse. Diverses traces factuelles attestent qu'en 20 ans, il a fait pendre en tout et pour tout deux condamnés, dont un s'est évadé.

On a dit et écrit que le nom du village de Langtry vient de celui de Lily Langtry, une actrice originaire de Jersey, établie à Londres où elle faisait partie de la bonne société, puis plus tard en Amérique, où elle avait acheté une vigne en Californie. Roy Bean s'était éperdument épris de Lily, mais cet amour est toujours resté totalement platonique, l'actrice n'ayant mis les pieds à Langtry que bien après la mort du juge. Cette légende est tout aussi fausse que les précédentes. Le nom de Langtry vient en fait de George Langtry, ingénieur et superviseur du camp de formation de la Southern Pacific Railroad, qui n'avait absolument aucune relation avec l'actrice.

Les légendes autour de Roy Bean, dont bon nombre colportées par le juge lui-même, ont au fond fait bien plus pour sa renommée que son travail juridique, infiniment plus folklorique que rigoureux, celui d'un simple juge de paix d'un petit village au milieu de nulle part dans le sud du Texas. Ce sont ces légendes qui font venir les touristes à Langtry, seule source de revenus significative du village.

Le saloon-opéra-palais de justice du juge Roy Bean, Langtry, TX
Le saloon-opéra-palais de justice du juge Roy Bean

La photo précédente montrait le premier saloon du juge Roy Bean, en bois. Suite à un incendie, un second établissement, nettement plus grand, a été construit, celui de la photo ci-dessus. Le bâtiment de la photo précédente, que l'on visite librement comme celui-ci, est donc une reconstitution.

Les deux bâtiments sont construits de manière assez similaire. En façade, une grande pièce sert de saloon, avec le comptoir au fond. Derrière, on trouve le logement du juge, qui n'a rien de spécialement luxueux, même pour l'époque.

Il peut sembler très incongru de juger des délits de proximité, parmi lesquels  les excès de l'ivrognerie tiennent une large place, dans l'endroit même où les faits se sont produits. Mais Roy Bean n'était pas à ça près. Il rendait la justice dans la salle du bar ou à l'extérieur, sous l'auvent couvert. Parfois, devant attendre que le prévenu ait dessoulé, il lui faisait menotter les poignets autour d'un arbre pendant qu'il allait faire une petite sieste.

Il existe une photo qui montre Roy Bean rendant la justice dehors, sous l'auvent, assis sur un tonneau. Le prévenu, accusé de vol de bétail, est assis sur un cheval, les poignets menottés dans le dos. Curieusement, le juge lui tourne le dos. La scène ressemble plus à une partie de cartes entre amis qu'à l'exercice de la justice.

Finalement, le plus étonnant, c'est que les jugements rendus par Roy Bean, quelque curieux qu'ils aient pu paraître, étaient parfaitement valables au niveau juridique, et n'ont pas été plus contestés ou invalidés que les autres.

La Loi à l'ouest du Pecos, Langtry, TX
La Loi à l'ouest du Pecos

La valeur symbolique du travail de Roy Bean tient en peu de mots : la Loi à l'ouest du Pecos. A une époque où rixes, vols de bétails, excès d'ivrognerie et violences diverses étaient légion, il n'y avait aucun tribunal entre San Antonio et Fort Stockton, soit près de 500 km où le respect de la loi était plus que sporadique. Même si la manière de l'exercer était très fantaisiste, la Loi à l'ouest du Pecos avait donc au minimum le mérite d'exister.

Je devais avoir 10 ou 12 ans quand j'ai entendu parler pour la première fois de Roy Bean, en lisant le treizième album des aventures de Lucky Luke en bandes dessinées, précisément intitulé "Le Juge", et librement inspiré de sa biographie. J'étais convaincu à l'époque qu'il s'agissait d'un personnage de pure fiction. Que nenni ! Si la légende qui l'entoure a enflé de manière démesurée son action, le juge, lui, a bel et bien existé. Sans être du travail d'historien (ce n'est d'ailleurs absolument pas son propos), la création de Morris (dessin) et Goscinny (scénario) respecte l'essentiel. On y retrouve même Joe, l'ours domestiqué dont Roy Bean ne se séparait sous aucun prétexte, et qu'il mettait souvent à contribution pour tenter d'impressionner les prévenus les plus malléables.

Le terrain sur lequel se trouvent les deux saloons est complété par un visitor center, par lequel nous avons commencé notre visite. Il est climatisé, ce qui est bien agréable dans la chaleur absolument torride du désert en ce début d'après-midi. Géré par le TxDOT, l'Administration des Routes de l'Etat du Texas (comprenne qui peut ...), il propose une exposition assez détaillée sur la vie et l'activité judiciaire de Roy Bean, ainsi qu'un documentaire. Il y a aussi des toilettes et, évidemment, une boutique.

Repos à l'ombre dans le jardin botanique, Langtry, TX
Repos à l'ombre dans le jardin botanique

Après le visitor center et les deux saloons, et avant de reprendre notre route vers San Antonio, nous faisons le tour du petit jardin botanique. Cette visite n'a plus aucun rapport avec Roy Bean. Par contre, le jardin montre de nombreuses espèces de plantes locales du désert de Chihuahua : yuccas, cactus, etc. Pour moi qui ne suis pas spécialiste en botanique, c'est très instructif.

Le banc couvert de la photo est la seule protection valable contre le soleil, qui tombe presque à la verticale. A très peu de chose près, Langtry est à la latitude des pyramides du Caire, en Egypte.

Après la visite du jardin, nous reprenons la route US-90 vers l'est.

La rivière Pecos près de Langtry, TX
La rivière Pecos près de Langtry

Nous ne roulons pas très longtemps. Moins de 30 km après Langtry, nous nous arrêtons un moment au pont qui franchit la fameuse rivière Pecos, un affluent parmi les plus importants du Rio Grande. Nous étions déjà passés tout près de la rivière Pecos à Carlsbad sans la voir. Cette fois-ci, nous profitons du point de vue.

Cette photo prise vers le nord donne l'illusion d'un large fleuve au niveau élevé. C'est faux. Une autre photo, prise vers le sud, vers le confluent du Rio Grande tout proche, montre la réalité : l'eau est en fait très peu profonde, et de nombreux bancs de sable rétrécissent fortement le lit de la rivière. Il n'y a pas à dire, nous sommes bien en fin de saison dans une région désertique, et les prélèvements d'eau en amont n'arrangent rien.

Nous sommes bien loin des rapides du Colorado descendus en raft il y a presque trois semaines !

Après cette pause, nous reprenons la route US-90, que nous ne quitterons plus jusqu'à San Antonio.

Plus nous roulons vers l'est, plus la végétation se fait dense. Nous sortons du désert de Chihuahua. Pas de doute, nous sommes de retour dans la civilisation.

Palais de Justice du Comté de Bexar, San Antonio, TX
Palais de Justice du Comté de Bexar, San Antonio

Nous arrivons à San Antonio en fin d'après-midi, aux heures des sorties de bureau, donc un peu au milieu des bouchons. C'est la première fois depuis que nous avons quitté Dallas il y a presque quatre semaines que la réalité urbaine reprend ainsi ses droits.

San Antonio est la grande ville du sud du Texas et, avec 1,4 million d'habitants, la seconde de l'Etat et la septième du pays par sa population. C'est un centre économique majeur, en même temps qu'un centre militaire, culturel et artistique de première importance. C'est aussi une ville historique, et c'est ce patrimoine qui nous a attiré ici.

La rivière San Antonio a été découverte en 1691 par des missionnaires espagnols qui lui ont, en toute logique, donné le nom du Saint du jour, Saint-Antoine de Padoue. La ville a été fondée plus tard, en 1718, autour d'une mission.

Nous allons directement à l'hôtel déposer les bagages et laisser la voiture. Nous avons volontairement choisi un hôtel proche du centre pour pouvoir découvrir la ville à pied, sans problèmes de stationnement.

Nous ressortons à pied, juste avec téléphones, appareil photo et plan de la ville, au cas où. Notre intention est de partir à la découverte du patrimoine historique local.

Notre premier arrêt est au Palais de Justice du comté de Bexar, le joli bâtiment en briques rouges de la photo.

En cette fin de journée, il fait encore très chaud, mais ce n'est plus étouffant comme en début d'après-midi. C'est une température agéable.

Cathédrale San Fernando, San Antonio, TX
Cathédrale San Fernando

Juste de l'autre côté de l'avenue Dolorosa, en face du palais de Justice, nous nous arrêtons quelques instants devant la cathédrale San Fernando.

Une première église a été construite entre 1738 et 1750 par les Espagnols, et nommée en l'honneur du roi d'Espagne Ferdinand III de Castille, un souverain du 13ème siècle. La cathédrale actuelle, elle, date de 1868, mais son sanctuaire est bâti sur les anciens murs de l'église originelle. C'est ce qui lui permet de prétendre à la distinction informelle de plus ancienne cathédrale du Texas. Elle est le siège de l'archidiocèse de San Antonio.

Main Plaza, la grande place devant la cathédrale, est réservée aux piétons. A cette heure-ci, elle n'est pas encore trop fréquentée. Nous verrons ce qu'il en sera lors de notre retour dans quelques heures.

San Antonio Riverwalk, San Antonio, TX
San Antonio Riverwalk

Juste après Main Plaza, nous rejoignons le bord de la rivière San Antonio, qui traverse toute la ville. Les berges de cette rivière et d'un de ses bras sont aménagés en itinéraire réservé aux piétons et forment le San Antonio Riverwalk. C'est une promenade très agréable, dans la douceur du soir qui tombe. C'est aussi l'attraction touristique locale, et la foule est dense, sur ces trottoirs pas forcément très larges.

Comme dans toute attraction touristique de premier ordre, c'est ici que l'on trouve quantité de restaurants, bars, et établissements en tout genre, proposant toutes les cuisines du Texas, c'est-à-dire pratiquement du monde entier.

Certains grands hôtels et boutiques de luxe ont, en plus de leur accès normal au niveau de la rue, un accès inférieur directement sur le Riverwalk.

Nous prenons notre temps pour flâner le long de cette agréable oasis de verdure en pleine ville.

Comme on le voit sur la photo, des promenades en bateau sont proposées, ce qui permet à San Antonio de postuler pour le titre honorifique de "petite Venise du Texas".

San Antonio Riverwalk, San Antonio, TX
San Antonio Riverwalk

Suite à une crue désastreuse en 1921 qui a fait 50 morts, le Riverwalk est né dans  les années 1930 de la volonté de la ville que plus jamais pareille catastrophe ne se reproduise. Un  barrage a été édifié en amont et les berges ont été aménagées. Assez rapidement, l'intérêt touristique évident a conduit à restaurer  certains bâtiments d'époque le long des berges. C'est ainsi que se succèdent, le long des 2,6 km du Riverwalk, grands hôtels tout en verre et en acier, et maisons traditionnelles comme celle de la photo.

San Antonio Riverwalk, San Antonio, TX
San Antonio Riverwalk

Au fur et à mesure de notre promenade le long du Riverwalk, nous découvrons certains aménagements, comme cette fontaine.

Il faut bien nous décider à aller dîner. Bien que nous soyons fin septembre, tous les restaurants du Riverwalk sont pleins, et on nous annonce un peu partout 3/4 d'heure d'attente. Nous finissons par opter pour un établissement moitié pub, moitié restaurant texan, le Texas Land and Cattle, installé au rez-de-chaussée d'un hôtel de luxe, juste au bord du Riverwalk. Bien que déçus par l'attente, nous mangeons très correctement.

C'est vrai qu'on dîne de bonne heure, aux Etats-Unis. Lorsque nous sommes passés à table, la salle était pleine à craquer. Au moment de partir, nous sommes presque les derniers clients.

Son et lumières, cathédrale San Fernando, San Antonio, TX
Son et lumières, cathédrale San Fernando

Nous quittons le Riverwalk et retournons vers notre hôtel, en retraversant Main Plaza. Entre-temps, la nuit est complèterment tombée, et le spectacle son et lumières projeté sur la cathédrale San Fernando bat son plein. L'assistance est plutôt clairsemée, et Marie fait de son mieux pour prendre quelques photos et faire un peu de vidéo. Mais photographier une image projetée sur le fronton d'une église reste très difficile.

 Tout à fait par hasard, c'est moi qui ai pris la photo ci-dessus avec mon téléphone.

Après le spectacle, au demeurant superbe, nous n'avons plus qu'à marcher jusqu'à notre hôtel, tout proche.

 Entre-temps, la sciatique de Marie s'est rappelée à son bon souvenir. Ca risque de compliquer la visite de demain.