Dimanche 20 septembre 2015 - Fort Davis, Big Bend

Epouvantable. C'est le seul mot qui nous vient à l'esprit quand nous découvrons la météo en ouvrant les rideaux de la chambre. Il pleut à verse, et rien n'indique que ça puisse s'arrêter rapidement, bien au contraire.

Après le Skype avec la famille et le petit déjeuner assez sommaire (c'est un Econo Lodge ...), nous prenons la route jusqu'à la station-service toute proche de l'entrée de l'Interstate 10. Comme presque partout dans ce pays, elle est ouverte le dimanche, et il y a même pas mal de monde.

Au programme d'aujourd'hui, nous avons de quoi nous occuper :

  • Fort Davis, un ancien fort de l'Armée, certainement une visite chargée d'histoire,
  • Environ 360 km en tout jusqu'à Big Bend National Park,
  • Et, suivant l'heure à laquelle nous arriverons, peut-être un peu de marche, mais tout dépendra aussi de la météo.

Il pleut toujours lorsque nous reprenons l'Interstate 10 vers l'est.

Je redeviens optimiste avec précaution quand je constate que la pluie commence à diminuer, puis s'arrête. Le ciel reste menaçant, mais nous verrons bien.

Un peu avant d'arriver à Fort Davis, je remarque en haut d'une colline une gigantesque antenne circulaire. J'apprendrai plus tard, en faisant les recherches pour cet article, qu'il s'agit d'un des dix radio-télescopes du VLBA, le Very Long Baseline Array, qui effectue des observations de l'activité radio-électrique de l'espace.

Fort Davis National Historic Site
Fort Davis National Historic Site

En préparant ce voyage, j'avais bien repéré Fort Davis mais, ne l'ayant pas visité auparavant, je m'imaginais un fort relativement petit, habité par un régiment de cavalerie, qui arrive toujours à l'heure comme chacun sait, et entouré d'une haute palissade en bois pour le protéger des attaques d'indiens, comme dans les films de cowboys ou les bandes dessinées.

J'ai (presque ...) tout faux.

Fort Davis est au contraire assez étendu, près de 200 hectares. Il n'est pas entouré d'une quelconque clôture. Le seul bon point est le régiment de cavalerie. Il y en avait en fait deux basés dans ce fort, ainsi que tous les services nécessaires à leur activité : magasin, écuries, troupes à pied, école (installée dans la chapelle), hôpital.

Heureusement que la pluie a maintenant tout à fait cessé. Après le visitor center et son film, très intéressant pour retracer l'histoire du fort, l'essentiel de la visite se déroule à l'extérieur.

Soldat de l'U.S. Army, Fort Davis National Historic Site
Soldat de l'U.S. Army

Fort Davis a été établi en 1854 sur la route de San Antonio à El Paso. C'était le cinquième d'une série de sept forts destinés à protéger les pionniers, les diligences, le courrier et les convois de transport qui empruntaient la route. Certains pionniers ne s'arrêtaient d'ailleurs pas à El Paso mais poursuivaient vers l'Ouest, parfois jusqu'en Californie, pour tenter leur chance après la ruée vers l'Or de 1849.

Fort Davis a pris le nom de Jefferson Davis, dont nous avons déjà parlé. A l'époque, bien avant la Guerre Civile, il était encore le Secrétaire à la Guerre du Président Franklin Pierce. Par la suite, Fort Davis est devenu une petite ville de 1000 habitants, chef-lieu du comté de Jeff Davis, qui tient son nom du même personnage.

Le Texas ayant rejoint la Confédération, Fort Davis a été logiquement abandonné en avril 1861 par les troupes de l'Union, et réoccupé sans trop de conviction par celles de la Confédération. L'Armée Confédérée ayant fort à faire face aux troupes de l'Union sur d'autres théatres d'opérations, et après une cuisante défaite en août 1861 face aux Apaches Mescaleros, le fort a été abandonné, comme tous les autres à l'ouest de Fort Clark, près de San Antonio, en août 1862. Il n'a été réoccupé, cette fois-ci par les troupes de l'Union, qu'en juin 1867. Deux régiments d'infanterie et deux de cavalerie des célèbres Buffalo Soldiers, ces unités entièrement constituées de troupes afro-américaines à l'exception de certains officiers, ont occupé le fort jusqu'en 1891, date de son abandon définitif.

En effet, entre-temps, une route bien plus directe avait été tracée entre San Antonio et El Paso, approximativement sur l'itinéraire de l'Interstate 10 actuelle. De plus, les Apaches avaient été pacifiés et regroupés dans des réserves situées nettement plus à l'Ouest. La traversée de la région étant devenue beaucoup plus sûre, le fort avait perdu tout intérêt militaire et stratégique.

Après la Guerre Civile, ni le fort, ni la ville, ni le comté n'ont été rebaptisés. Le fantôme de Jefferson Davis plane toujours sur toute la région.

Guerrier Apache, Fort Davis National Historic Site
Guerrier Apache

Le fort n'est pas entouré d'une palissade, tout simplement parce que les attaques d'Apaches qui ont motivé sa création se produisaient nettement plus à l'ouest, à plusieurs heures de cheval. Le fort lui-même n'a jamais été attaqué directement. Malgré tout, la présence de puissantes unités de cavalerie, capables de se rendre très rapidement sur le lieu d'une attaque, puis d'être renforcées par des troupes d'infanterie et, si nécessaire, par des pièces d'artillerie, constituait une protection rapprochée importante pour les utilisateurs de la route, ainsi qu'un bon moyen de dissuasion.

Le site de Fort Davis avait été choisi à dessein, près d'une rivière et entouré sur trois côtés de collines suffisamment hautes pour le protéger des féroces vents du nord qui balayent toute la région pendant l'hiver. Cela semble difficile à croire, à nous qui visitons ce fort en plein été, mais les températures négatives sont la règle, ici, au coeur de l'hiver.

Vue panoramique de Fort Davis, Fort Davis National Historic Site
Vue panoramique de Fort Davis

Après le documentaire et le visitor center, nous allons visiter l'extérieur.

L'ensemble du site compte à peu près une centaine de bâtiments, dont une vingtaine ont été restaurés et se visitent. Les autres sont des ruines, dont l'état varie du simple muret à hauteur du genou à un bâtiment à peu près complet mais non sécurisé, non restauré, et donc non ouvert à la visite.

La visite de Fort Davis n'est pas guidée. Marie note avec beaucoup d'intérêt l'existence d'une feuille rédigée en français.

La grande plaine de la photo existait déjà lorsque le fort était actif. Elle servait de terrain de parade, d'entraînement ou de divertissement. Il faut en effet bien comprendre que les officiers basés au fort emménageaient avec leurs familles, qu'il fallait bien occuper et distraire.

Les écuries, Fort Davis National Historic Site
Les écuries

Le long du terrain de parade, il existait quatre bâtiments pour héberger les hommes de troupe. Le premier héberge le visitor center. Le second propose une reconstitution de ce qu'étaient les écuries du fort. Le rôle des Buffalo Soldiers y est mis en évidence avec pertinence. Les deux derniers ne sont plus guère que leur ancienne empreinte au sol.

L'intégration avait malgré tout de sérieuses limites. Rares étaient les afro-américains à accéder à des grades d'officiers. Encore aujourd'hui, le destin du lieutenant Henry O. Flipper, le premier afro-américain diplômé de West Point, stationné à Fort Davis de 1880 à 1881, et qui a donné son nom à la route qui mène au site, est cité en exemple.

Mitrailleuse montée sur affût, Fort Davis National Historic Site
Mitrailleuse montée sur affût

Dans le même bâtiment, on peut voir que les régiments de cavalerie étaient soutenus par des troupes à pied et des pièces d'artillerie. Il y a un canon et cette mitrailleuse montée sur affût. Bien sûr, vu le temps nécessaire pour les acheminer à l'endroit d'une attaque, ces pièces n'étaient utilisées que dans le cas de situations particulièrement périlleuses. Le reste du temps, c'est bien la cavalerie qui se chargeait de l'essentiel des missions.

Dortoir de la troupe, Fort Davis National Historic Site
Dortoir de la troupe

Enfin, la dernière partie de ce bâtiment montre un dortoir d'hommes de troupes. Sur la droite de la photo, comme en écho au climat rigoureux en hiver, on note la présence de gros poëles pour chauffer la pièce.

A l'époque de son activité, Fort Davis était considéré comme un endroit relativement agréable à vivre, peu exposé directement aux risques d'attaques, bien situé, bien équipé, et doté d'un confort très correct pour l'époque. Y être affecté était donc une situation enviée. D'autres forts de l'Ouest étaient bien plus sommaires, sans confort, et ne motivaient donc pas forcément les hommes.

Bureau de sous-officier, Fort Davis National Historic Site
Bureau de sous-officier

Comme dans toute institution militaire qui se respecte, il y avait à Fort Davis un sous-officier de semaine, chargé de répartir les différentes activités. En effet, dans la vraie vie, les attaques d'Indiens et autres événements nécessitant d'envoyer la troupe étaient fort heureusement relativement rares.

L'essentiel du temps se passait en fait à tromper l'ennui en multipliant les séances d'entraînement et en entretenant le matériel.

Le magasin, Fort Davis National Historic Site
Le magasin

Nous sommes près de l'extrémité de l'immense terrain où a été installé Fort Davis. Devant nous, le bâtiment du magasin a été complètement restauré, à l'identique de ce qu'il était à l'époque de son activité. C'est sous le porche qu'on recevait et qu'on déchargeait les différentes livraisons.

Derrière le bâtiment principal du magasin se trouve un second bâtiment à usage d'entrepôt, qui n'a pas encore été restauré.

La diligence est là pour montrer l'activité de l'ancienne route de San Antonio à El Paso, qui traversait le site. Cette route était utilisée pour acheminer le courrier, les convois de marchandises et les caravanes de pionniers.

L'intérieur du magasin, Fort Davis National Historic Site
L'intérieur du magasin

L'intérieur du magasin ressemble à n'importe quel économat de caserne. On y trouve l'ensemble des denrées alimentaires pour subvenir aux besoins de régiments en activité : farine, café, conserves ...

Pour éviter la destruction des marchandises par les rats, le plancher du bâtiment est surélevé d'une trentaine de centimètres.

Quartiers des officiers, Fort Davis National Historic Site
Quartiers des officiers

Nous remontons l'extrémité nord du terrain de parade. Un peu à l'écart se trouvent quatre maisons comme celle de la photo. il s'agit des quartiers des officiers célibataires. Chaque maison était divisée en quatre appartements, occupés par un officier chacun.

Cette maison est la mieux conservée des quatre. Malgré tout, elle n'a pas été sécurisée, encore moins restaurée, du moins pas encore, et n'est pas ouverte à la visite. Une prochaine fois, peut-être.

Intérieur d'une maison d'officier, Fort Davis National Historic Site
Intérieur d'une maison d'officier

L'extrémité ouest du terrain de parade est bordée de treize maisons, suffisamment grandes pour qu'un officier puisse y vivre conformablement avec sa famille. Derrière chaque maison se trouve un bâtiment plus petit qui servait de cuisine. Dans le strict respect des protocoles militaires, la maison de l'officier commandant le camp, plus grande que les autres, est située au centre de la rangée.

Toutes ces maisons sont debout, mais dans des états assez variables. Deux, celles du commandant du fort et la seconde à partir de la droite de la rangée, ont été complètement restaurées, redécorées, remeublées, et sont visibles de l'extérieur. Malgré tout, le visiteur n'entre pas dans les pièces, protégées par un plexiglas pour éviter les détériorations. Il est donc très difficile de faire des photos correctes, les plexiglas créant énormément de reflets. C'est dommage, car les témoignages de ce qu'était la vie d'un officier dans un fort de l'Ouest sont très bien reconstitués et présentés.

L'hôpital, Fort Davis National Historic Site
L'hôpital

A l'écart des habitations, sur une position un peu plus élevée, se trouve l'hôpital. Lui aussi a été très bien restauré et se visite. Là aussi, les pièces sont protégées par des vitres en plexiglas, et Marie a exactement le même problème de reflets pour prendre des photos.

Sur la photo, on devine les deux parties de l'hôpital. A droite, c'est le bâtiment principal, où se trouvent les chambres et les salles d'opérations. La partie gauche sert d'écurie, où l'on rangeait les chariots qui servaient d'ambulance et leurs chevaux.

Salle d'opérations et instruments de chirurgie, Fort Davis National Historic Site
Salle d'opérations et instruments de chirurgie

Contrairement à nos hôpitaux modernes où toutes les précautions prophylactiques sont prises, ici, les salles d'opérations n'étaient pas exclusivement réservées à cet usage. Il s'agissait en fait d'une partie du bureau du chirurgien, où un espace avait été prévu pour une table et des instruments.

L'hôpital de Fort Davis était tout à fait conforme aux normes sanitaires de son temps, mais rappelons-nous quand même qu'à cette époque, les mécanismes de propagation des infections n'étaient pas encore connus. Dès lors, il n'est pas étonnant que les infections aient fait bien plus de victimes que les opérations de guerre elles-mêmes.

L'hôpital du fort avait aussi en charge la santé des familles des officiers qui résidaient sur place. C'est ainsi qu'on apprend pendant la visite que l'enfant de cinq ans d'un des officiers n'a pas pu être sauvé de la diphtérie.

Ambulance, Fort Davis National Historic Site
Ambulance

La seconde parte du bâtiment de l'hôpital est séparée de la première par un couloir couvert mais ouvert à chacune de ses extrémités. Elle est en fait une pièce unique, d'assez grande taille comme le montre cette photo, à usage de hangar. On y rangeait notamment les véhicules utilisés par l'hôpital, comme ce chariot qui servait d'ambulance et de corbillard.

Notre visite de Fort Davis est maintenant terminée. Nous avons appris beaucoup sur les guerres indiennes, l'armée, et la vie de garnison. C'est une visite que je recommande à tout passionné d'histoire, et pas seulement d'histoire militaire.

Nous reprenons la route en direction du sud. La bonne nouvelle est que le temps a l'air de vouloir se maintenir, et même s'éclaircir un peu.

Au fur et à mesure que nous avançons, la région devient de plus en plus désertique. Après Alpine, soit sur près de 170 km, il n'y a plus la moindre localité. Nous ne voyons que de rares ranchs. Je me félicite d'avoir fait le plein ce matin !

Big Bend National Park
Big Bend National Park

Lorsque nous arrivons à l'entrée de Big Bend National Park, le ciel est de nouveau couvert, mais il ne pleut pas, du moins pas encore.

Big Bend est un parc totalement isolé au sud du Texas, le long de la frontière mexicaine, dans une large boucle du Rio Grande, à plus de 100 km de la plus proche ville, si toutefois on peut qualifier de ville Marathon, 430 habitants au recensement de 2010. Il a été établi en 1944 pour protéger une vie animale et végétale très riche et très typique des régions désertiques. Il abrite aussi plusieurs sites archéologiques amérindiens, ainsi que les ruines de ranchs datant d'avant l'établissement du parc.

Big Bend est un très grand parc, environ 3200 km², soit nettement plus que l'Etat de Rhode Island. Son isolement fait qu'il est peu visité : seulement 314 000 visiteurs en 2014, soit un peu plus de 800 par jour. C'est 15 fois moins que le Grand Canyon.

A l'entrée du parc, nous sommes encore à près de 3/4 d'heure de route de Chisos Basin, situé à peu près au centre du parc, où se trouvent un visitor center, quelques boutiques, un restaurant et notre hôtel, le Chisos Mountains Lodge, où nous passerons deux nuits.

Window View, Chisos Basin, Big Bend National Park
Window View, Chisos Basin

Big Bend est un parc montagneux, qui s'étend des rives du Rio Grande, à 549 m d'altitude, à son point culminant, Emory Peak, à 2387 m. Le point central du parc, Chisos Basin, est d'ailleurs totalement entouré de montagnes et n'est accessible que par deux points : le Panther Pass où passe la route d'accès, et The Window, une faille entre deux montagnes, que l'on voit sur la photo.

Nous avons une chambre située dans un cottage excentré du reste du lodge. Nous n'avons pas une vue directe sur The Window, et j'ai dû redescendre un peu à pied pour prendre la photo. Nous sommes à environ 400 m à pied du restaurant, au bout d'une route en partie non éclairée. C'est bien pour la tranquillité, il n'y a en effet pas un bruit. C'est aussi très bien, apparemment, pour l'authenticité : notre chambre est plutôt rustique, et la salle de bains semble dater de la construction du lodge dans les années 1940.

Nous étions prévenus dès que nous avions réservé, il y a très longtemps. Le wi-fi ne porte pas jusqu'à notre chambre, ou alors de manière sporadique et pas franchement utilisable. Je reprends un peu de retard sur la mise à jour du blog et la sauvegarde des photos. Nous nous reposons un moment sous le porche couvert du cottage, très agréable, et je profite de cet intermède pour engager la conversation avec nos voisins de chambre, un couple de vacanciers très sympathiques qui passent plusieurs jours dans le parc.

Nous allons dîner au restaurant, plutôt correct et varié. Puis nous remontons à la chambre à la lueur de nos lampes frontales. Un peu plus tard dans la soirée, nous entendons un violent orage.