Samedi 12 septembre 2015 - Route 66 Historique

Aujourd'hui, notre programme tient en très peu de mots : Route 66 !

Donc douche, petit déjeuner, skype à la famille en France, et en route.

Il fait un temps superbe, pas un nuage, c'est magnifique !

Peu après avoir quitté l'hôtel, nous prenons à gauche la State Business Route 40, qui n'est autre que la Route 66 Historique. Nous avons roulé moins de trois minutes, et nous y sommes déja. Bon, soyons honnêtes, ici, aucune trace de la Légende. C'est juste une route qui traverse les faubourgs résidentiels de Flagstaff, c'est tout.

Quelques kilomètres plus loin, nous rattrapons l'Interstate 40. Ce n'est pas du tout apparent, mais nous sommes toujours sur le parcours de la Route 66. En fait, nous allons passer la journée à jouer à cache-cache avec la Mère des Routes.

De Oklahoma City à Barstow, Californie, l'Interstate 40 suit plus ou moins le tracé de la Route 66 Historique. Parfois elle la longe, parfois elle s'y superpose, rarement elle s'en écarte. Le résultat net est le même : la Route 66 Historique n'existe plus qu'à l'état de trace ou de souvenir. Sa légende, elle, perdure sous toutes les formes possibles et imaginables, nous n'allons pas tarder à nous en rendre compte.

Lorsque l'Interstate Highway System a été conçu dans les années 50, il a prévu pas moins de 5 autoroutes pour remplacer la Mère des Routes : I-55 de Chicago à Saint Louis, Missouri, I-44 de Saint Louis à Oklahoma City, I-40 de Oklahoma City à Barstow (l'Interstate 40 commence en fait à Wilmington, Caroline du Nord), I-15 de Barstow à Ontario, Californie, et I-10 de Ontario à Santa Monica. Aucune de ces autoroutes ne reprend exactement le tracé de la Route 66, mais elles s'en approchent toutes plus ou moins.

Route 66, de Chicago à Los AngelesRoute 66, de Chicago à Los Angeles

La Route 66 traversait 8 Etats, soit d'est en ouest Illinois, Missouri, Kansas, Oklahoma, Texas, Nouveau-Mexique, Arizona et Californie. Elle faisait à peu près 3940 km. A peu près parce que, comme toute route, elle a été plusieurs fois déviée, améliorée, raccourcie, modifiée, etc. Par exemple, des sections entières ont été déplacées vers l'Est dans l'Illinois, tandis que la desserte de Santa Fe, Nouveau-Mexique, a été abandonnée en 1937 en faveur d'une liaison directe par Albuquerque. Dresser un parcours exact de la Mère des Routes revient à accepter une large part de fluctuation historique.

Après quelques hésitations, le numéro 66 a été attribué en 1926 à la route qui devait relier Chicago à Los Angeles. Il n'y avait plus qu'à la goudronner, ou plutôt à la cimenter. A l'origine, la Route était en gravier. Elle n'a reçu un revêtement en dur, essentiellement en béton, de bout en bout, qu'en 1938. Comme de nombreuses industries d'armement étaient établies en Californie, bon nombre de travailleurs sont passés par la Route 66 pour rejoindre leur nouvel emploi.

L'histoire de la Route 66 est aussi attachée aux vastes mouvements de migration interne des années 1930 entre le Midwest et la Californie. En effet, de nombreux paysans, notamment en Oklahoma, ont tout perdu sous les effets combinés de la Grande Dépression de 1929 et du Dust Bowl, une série de tempêtes de poussière accompagnées d'une violente sécheresse qui a sévi dans toute la région. C'est d'ailleurs le thème des Raisins de la Colère, de John Steinbeck, et de plusieurs chansons de Woody Guthrie.

Ce que l'on oublie souvent de dire, c'est que ces migrations ont concerné environ 200 000 personnes et non pas des millions, et que, pas vraiment bien accueillies en Californie, où le travail était rare et mal payé, plus de 90% d'entre elles ont regagné leur Etat d'origine moins d'un an après être parties à l'Ouest chercher une fortune qu'elles n'ont jamais trouvé. Tom Joad, le héros de Steinbeck, vit d'ailleurs déception après déception.

Alors, d'où vient la Légende ?

La Route 66 a été la première route en dur à traverser l'Ouest, elle a donc attiré pas mal de trafic. Elle a été aussi empruntée par des désespérés fuyant la faillite, la misère et la faim. D'une manière plus joyeuse, elle a été, dans la prospérité retrouvée d'après la Seconde Guerre Mondiale, la route des vacances vers le Pacifique. Elle réunit donc toute une population de réfugiés, de travailleurs et de touristes. Bref, elle est la représentation bigarrée de L'Amérique, ou plutôt des Américains, des années 1930 aux années 1970. Elle a été racontée, filmée, chantée, photographiée, parfois avec colère, souvent avec tendresse, toujours avec bienveillance.

Et pour moi qui ne suis pas Américain, elle est la réprésentation typique de ce pays toujours en mouvement.

Route 66, Williams, AZ
Route 66, Williams

Contrairement aux Interstates qui les contournent, les United States Numbered Highways, équivalent de nos routes nationales, à cela près qu'elles sont maintenues par chaque Etat traversé et non par le Gouvernement Fédéral, traversent toutes les villes, ou plutôt les traversaient car, depuis 1926 et les débuts du système, de nombreuses agglomérations ont fini par être déviées.

Le tracé originel de la Route 66 traversait donc toutes les villes entre Chicago et Los Angeles, dont Williams, à 55 km à l'ouest de Flagstaff. Le 13 octobre 1984, Williams a été la dernière ville à être contournée par l'Interstate 40. La Route 66 venait de perdre toute utilité pratique, et elle a été décommissionnée peu après, le 27 juin 1985, cessant de fait d'exister.

Nous quittons l'Interstate 40 à la sortie 165 et nous reprenons la Route 66 Historique pour entrer en ville au ralenti. L'avenue principale de Williams s'appelle, le plus officiellement du monde, East Route 66, du croisement avec N. Grand Canyon Blvd / S 2nd St à la sortie est de la ville. Ce croisement a d'ailleurs été le dernier entre Chicago et Los Angeles à être équipé d'un feu rouge. A partir du 13 octobre 1984, l'itinéraire "normal" entre les deux métropoles passait par l'Interstate 40, à l'extérieur de la ville, sans aucun arrêt obligatoire. Le sens pratique avait gagné ce que la Légende avait perdu.

La photo montre le poteau le plus proche de ce croisement, avec une plaque de route fédérale dans la version de 1948. Son état impeccable laisse à penser qu'elle est soigneusement entretenue.

Nous sommes passés en famille, mes parents, mes frères et moi, exactement à cet endroit mais dans l'autre sens, d'ouest en est, sur notre route entre Kingman et Flagstaff en août 1980, soit quatre ans avant l'ouverture de l'Interstate 40. Nous avons donc forcément traversé Williams sur la Route 66. Curieusement, je n'en garde aucun souvenir.

Machine à vapeur du Grand Canyon Railway en gare de Williams, AZ
Machine à vapeur du Grand Canyon Railway en gare de Williams

Ce croisement est tout proche de la gare du Grand Canyon Railway. Nous garons la Camaro devant le bâtiment de la Chambre de Commerce de Williams - Grand Canyon, qui sert aussi de visitor center puis, après une visite de quelques minutes, nous allons à pied jusqu'aux voies.

La locomotive à vapeur 539 est à la manoeuvre. Cette machine de type 141 - Mikado, qui date de 1917, a été acquise par le Grand Canyon Railway en 2014. Elle est en cours de modification pour la faire fonctionner avec un carburant diesel basses émissions moins polluant, et la rendre moins exigeante en eau. Dans un Parc National, c'est la moindre des choses de respecter l'environnement.

A Williams, nous ne sommes en effet qu'à 100 km du Grand Canyon.

Marie prend quelques photos pendant que je vais discuter avec deux messieurs d'un certain âge sous une tente. Ils sont animateurs de radio et réalisent une émission qui connecte des cibistes avec leur station FM, sur le thème de la Route 66. Nous échangeons quelques mots, puis je rejoins Marie et nous reprenons la route.

Route 66 après la sortie 139, près de Ash Fork, AZ
Route 66 après la sortie 139, près de Ash Fork

Tout comme l'Interstate 40, nous contournons Ash Fork sans la traverser. Puis nous quittons l'autoroute à la sortie 139.

Cette sortie est en quelque sorte devenue son propre mythe. En effet, c'est d'ici que part la section de la Route 66 la plus longue et la mieux préservée d'Arizona, et peut-être de tout l'itinéraire. A partir de la sortie 139, les tracés des deux routes divergent jusqu'à Kingman, soit près de 170 km. La Route 66 d'origine prend un tracé relativement au nord, plus ou moins proche de celui de la ligne de chemin de fer transcontinentale de l'AT&SF, maintenant le BNSF, alors que l'Interstate 40 passe nettement plus au sud, par un tracé plus court, mais aussi plus montagneux.

Au tout début de cette section de la Route 66 Historique, il y a un petit parking sur la côté. Quelques fans se sont arrêtés là pour prendre des photos de la Route, en commençant par les marqueurs historiques sur le bitume. En effet, les plaques de béton d'origine ont depuis longtemps été remplacées ou recouvertes. Nous nous arrêtons également.

La Route favorise la convivialité. Je profite évidemment de l'occasion pour engager quelques conversations. Je discute avec un Suisse qui fait la Route dans l'autre sens en Harley, et qui prend tout son temps.

Puis nous repartons. Sur le côté de la route, les pubs Burma Shave, une marque de crème à raser disparue depuis longtemps, se suivent par séries de 5 ou 6, attirant l'attention par leur humour décalé. L'histoire de la marque coincide plus ou moins avec la légende de la Route 66. En effet, elle a été vendue de 1925 à 1966. Les panneaux semblent toutefois bien plus récents, et j'imagine que quelqu'un doit se charger de les entretenir.

De la sortie 139 à Seligman, soit 28 km, il n'y a aucune ville ni aucune station-service.

Peinture murale sur un motel, Seligman, AZ
Peinture murale sur un motel, Seligman

La première ville de quelque importance est Seligman, qui comptait 456 habitants au recensement de l'an 2000. C'est surtout la seule agglomération entre Ash Fork et Peach Springs, soit 100 km. C'est cet emplacement stratégique qui a fait vivre stations-service, garages, restaurants et motels jusqu'en 1978, quand l'Interstate 40 a contourné la ville. Seligman a alors perdu tout son attrait et aurait fort bien pu mourir.

C'est à partir de 1987 que, surfant sur l'éclosion de la légende de la Route 66, Seligman a commencé à revivre grâce au tourisme. Lors de notre visite, alors que nous sommes presque mi-septembre, de nombreux touristes se pressent dans les boutiques, où il est parfois nécessaire de séparer l'authentique du douteux.

Nous nous garons sur le parking presque désert d'un motel et partons à pied, pour visiter le centre ville, faire des photos ainsi que quelques achats, et nous imprégner de la légende de cette route mythique. Nous commençons par les peintures murales du motel, qui décrivent l'itinéraire de la Route de Chicago à Santa Monica, et vice-versa.

La boutique d'Angel et Vilma Delgadillo, Seligman, AZ
La boutique d'Angel et Vilma Delgadillo, Seligman

La renaissance de la ville est inséparable des efforts d'Angel Delgadillo. Né en 1927 à Seligman, au bord de la Route 66, Angel Delgadillo a d'abord été coiffeur, puis a ouvert un magasin de souvenirs dans sa boutique. Lorsque Seligman a commencé à péricliter après 1978, il a inlassablement milité pour une reconnaissance de la valeur historique de la Route, fondant en 1987, avec une quinzaine d'autres passionnés, la Historic Route 66 Association of Arizona. Il a fini par être entendu. Dès novembre 1987, l'ancienne Route 66 a été rebaptisée et signalée "Historic Route 66" de Seligman à Kingman.

Agé aujourd'hui de 88 ans, Angel Delgadillo habite toujours Seligman et sa boutique de souvenirs est toujours en activité. Nous nous sommes garés presque en face sans le savoir, et c'est elle qui figure sur cette photo.

Magasin de souvenir et mannequins, Route 66, Seligman, AZ
Magasin de souvenir et mannequins, Route 66, Seligman

A Seligman, les deux côtés de la Route 66 Historique sont bordés de boutiques de souvenirs. A moins de 100 m du magasin d'Angel et Vilma Delgadillo, Marie prend une photo de ce magasin, qui se distingue moins par son contenu, assez proche de celui des autres boutiques, que par les mannequins posés sur l'auvent en tôle ondulée.

Peinture murale, Seligman, AZ
Peinture murale, Seligman

Continuant notre promenade, nous voyons quelques peintures murales, dont celle-ci, qui mêle un logo particulièrement créatif de la Route 66 et les symboles des Etats-Unis, l'aigle et la Bannière Etoilée.

Au fond, la Route 66 est elle-même un symbole des Etats-Unis.

Commerces traditionnels, Seligman, AZ
Commerces traditionnels, Seligman

Tout le centre de Seligman, le Seligman Commercial Historic District, composé de bâtiments datant pour la plupart du début du 20ème siècle, a été classé sur le National Register of Historic Places en 2005. Nous sommes devant un de ces bâtiments classés, qui regroupe une boutique de sellerie, un salon de coiffure de l'époque où le barbershop s'appelait encore tonsorial parlor, un saloon, un magasin d'armes et de munitions, et une agence Wells Fargo, de l'époque où ce qui est aujoud'hui exclusivement une banque exploitait encore des diligences.

Puis nous reprenons la voiture et quittons Seligman.

La région est à peu près déserte, les touristes sont restés à Seligman. Par moments il n'y a personne ni devant nous, ni derrière.

Pour éviter les montagnes assez escarpées près de Blake Ranch, la Route 66, qui suit toujours le chemin de fer transcontinental, s'infléchit largement vers le nord.

Station-service abandonnée, Route 66, Peach Springs, AZ
Station-service abandonnée, Route 66, Peach Springs

Comparée avec l'activité trépidante de Seligman, la ville suivante, Peach Springs, semble totalement endormie. J'imagine plusieurs explications. Tout d'abord, nous sommes samedi, en début d'après-midi, et les habitants sont cloîtrés chez eux, en attendant que la forte chaleur diminue un peu pour sortir. Ensuite, nous sommes en plein coeur de la réserve Hualapai, dont les habitants n'ont jamais vécu, ou très peu, de la frénésie de la Route 66. Et enfin, la région est très peu peuplée. Les Hualapai sont moins de 2 000 au recensement de 2010, sur près de 3 000 km².

Pour expédier nos cartes postales, il nous faut des timbres. Je me gare devant le bureau de poste de Peach Springs, mais il est fermé pour la journée. Nous profitons de cette halte pour manger un morceau.

Les quelques traces de la Route 66 à Peach Springs ne sont absolument pas mises en valeur. Face à nous, de l'autre côté de la route, la station-service de la photo est totalement abandonnée. Même le fantôme de Tom Joad est allé chercher fortune ailleurs, la Route n'étant plus assez vivante pour lui.

Train de marchandises du BNSF, Peach Springs, AZ
Train de marchandises du BNSF, Peach Springs

Finalement, la seule activité que nous verrons à Peach Springs, c'est une indienne qui vient chercher son courrier à la boîte postale, et ce train de marchandises du BNSF qui traverse la ville avec quelques coups de sirène.

Après quelques photos supplémentaires, nous quittons Peach Springs pour notre prochaine étape.

Corvette 57 devant le magasin général, Hackberry, AZ
Corvette 57 devant le magasin général, Hackberry

Sur les 37 km entre Peach Springs et Hackberry, nous ne voyons presque personne. Les petits villages de Truxton, Crozier et Valentine semblent inertes. Il en va tout autrement du magasin général de Hackberry. Quelques voitures sont garées devant, et il y a un peu de monde. C'est d'ailleurs un point d'intérêt que nous avions relevé lorsque nous avons préparé ce voyage.

Contrairement aux autres localités que nous avons traversées, Hackberry est située en contrebas de la Route 66, près de la gare. La ville desservait une mine d'argent, qui expédiait sa production de minerai par chemin de fer. Lorsque la mine a fermé en 1919, la ville de Hackberry s'est vidée de ses habitants, et n'a commencé sa seconde existence qu'en 1926, avec l'arrivée de la Route 66. Des stations-service, des restaurants et d'autres magasins ont alors ouvert, mais pas dans l'ancienne ville près de la gare, plus haut, en toute logique sur le bord de la Route. Lorsque dans les années 1970 la section de l'Interstate 40 entre Kingman et Seligman a ouvert, Hackberry a de nouveau périclité, et le magasin général a fini par fermer en 1978.

La troisième existence de Hackberry a commencé en 1992, lorsque Bob Waldmire a réouvert le magasin général, pour en faire un bureau d'information sur la Route 66 et un magasin de souvenirs. Il l'a vendu en 1998 à John et Kerry Pritchard, qui l'exploitent toujours.

Le magasin général est entouré de carcasses de voitures en plus ou moins bon état, souvent proches de l'épave. Je reconnais vaguement une Ford A toute rouillée.

Sous le porche, par contre, se trouve une petite merveille, une Corvette 1957. Elle est en parfait état, elle.

Station-service abandonnée, magasin général de Hackberry, AZ
Station-service abandonnée, magasin général de Hackberry

Nous passons quelques minutes dans le magasin général qui, comme son nom l'indique, vend un peu de tout, avec évidemment une forte dominante de divers souvenirs liés à la Route 66 : tee-shirts, disques, livres, autocollants et toute la collection des objets usuels que l'on peut imaginer. Il y a aussi un bar où l'on peut boire et manger sur le pouce.

Lors de mon passage dans les toilettes, j'y remarque un énorme poste de radio qui doit dater de l'entre-deux-guerres. J'y reviens vite fait avec l'appareil photo. Près du bar, Marie prend une photo d'un juke-box qui, à première vue, semble provenir tout droit des années 50.

A l'extérieur, les vieilles pompes à essence ne sont bien sûr plus en service. La boite entre les deux pompes est un distributeur de balais d'essuie-glaces.

Ancienne station-service transformée en atelier d'artiste, Route 66, AZ
Ancienne station-service transformée en atelier d'artiste, Route 66

Une dizaine de kilomètres plus loin, nous nous arrêtons devant ce qui, à distance, ressemble à une ancienne station-service. On reconnait l'emplacement des pompes et le bureau. Le bâtiment principal a été transformé en atelier d'artiste. C'est une propriété privée, nous n'y entrons pas.

C'était notre dernière étape. Nous filons maintenant directement à Kingman, à 35 km de là.

Machine à vapeur 242 de l'AT&SF, Kingman, AZ
Machine à vapeur 242 de l'AT&SF, Kingman

Kingman est une ville de 28 000 habitants, toute plate, qui se présente elle-même comme "le coeur de la Route 66 Historique". Ce n'est pas totalement faux. La  Route continuait jusqu'à Needles, en Californie, de l'autre côté du Colorado. Son premier tracé, dans les années 20, la faisait passer par Oatman, une ancienne ville minière, en traversant une chaine de montagnes par un tracé jugé déjà périlleux à une époque qui, pourtant en avait vu bien d'autres. Dès les années 1940, la Route a été déviée plus au sud, sur l'actuel tracé de l'Interstate 40.

Nous n'irons pas jusque là. Nous nous arrêtons devant le Musée de la Route 66 en Arizona, après avoir traversé l'essentiel de la ville.

En face du musée, il y a un joli petit parc sur lequel est exposée la locomotive de la photo. C'est une 242 Northern, qui a appartenu à l'AT&SF (aujourd'hui le BNSF) de 1928 à 1953. Elle a fait son dernier voyage de Los Angeles à Barstow, Californie, en 1955, tractant le dernier train à vapeur à franchir le col de Cajon, dans les montagnes de San Bernardino, également emprunté par l'Interstate 15 ... et la Route 66, jusqu'en 1979.

Bien qu'exposée en permanence à l'extérieur, cette locomotive est dans un état de conservation remarquable. Je m'installe quelques instants au poste de commande.

Puis nous retraversons la Route 66 Historique et allons visiter le musée.

Les Raisins de la Colère, musée de la Route 66, Kingman, AZ
Les Raisins de la Colère, musée de la Route 66

Il existe de nombreux musées de la Route 66 sur son parcours. Celui de Kingman, ouvert en 2001, est situé dans une ancienne centrale électrique réhabilitée. Il regroupe des expositions, des reconstitutions, des peintures murales,et se termine par un film. La visite décrit un circuit à sens unique, sur deux étages, qui permet de voir l'ensemble du musée.

Bien évidemment, l'histoire de la Route et de ses utilisateurs représente l'essentiel de la visite. Les réfugiés des années 1930, qui entassaient leurs maigres possessions et partaient vers l'Ouest chercher un eldorado souvent illusoire sont représentés dans plusieurs reconstitutions, dont celle de la photo, que j'ai intitulée Les Raisins de la Colère, évidemment en référence au roman de Steinbeck et à l'histoire de Tom Joad et de sa famille.

Reconstitution de restaurant des années 50, musée de la Route 66, Kingman, AZ
Reconstitution de restaurant des années 50, musée de la Route 66

Les commerces qui fleurissaient autrefois le long de la route ont aussi leur part dans ce musée. On peut voir des garages, des stations-service, des motels, des restaurants, comme ce snack de bord de route du début des années 1950, avec son comptoir en faux marbre, ses pompes à bière, son distributeur d'oeufs, ses tabourets tout simples, son juke-box et ses carreaux de couleurs vives. On s'y croirait !

L'affichage du plat du jour est sérieusement daté : il y a bien longtemps que plus personne n'a vu un burger et des frites pour 50¢ !

Pour les préserver des mains parfois indélicates des visiteurs, la plupart de ces reconstitutions sont protégées par des vitres. Ca complique la photographie. J'ai eu du mal à sélectionner quelques photos sans trop de reflets.

Peinture murale, musée de la Route 66, Kingman, AZ
Peinture murale, musée de la Route 66

Sur le parcours de la visite, il y a plusieurs peintures murales qui représentent différentes époques de la Route 66. Celle-ci est typique des années 1950. On y voit une famille partant en vacances, un motel en bord de route, un cinéma drive-in, et même des soucoupes volantes, alors que la Route n'est jamais passée près de Roswell, Nouveau-Mexique.

On y voit aussi que la Route était essentiellement à deux voies. Dès les années 1960 et l'accroissement massif du trafic automobile, il paraissait évident qu'elle n'allait pas suffire.

La visite se termine par un film d'une vingtaine de minutes, qui retrace l'histoire de la Route en Arizona, depuis la piste transcontinentale au milieu du 19ème siècle empruntée par les pionniers, jusqu'à la décertification de 1985.

Que reste-t-il de la Route 66, plus de 30 ans après la fin de son existence officielle ?

Concrètement, pas grand chose. Les Interstates qui l'ont remplacée ont gagné en volume de trafic, en efficacité et en sécurité ce qu'elles ont perdu en légende et en poésie. C'est le triomphe du pragmatisme sur l'affectif.

Cependant, tout au long de cette journée, nous avons pu, entre l'histoire de Williams, le commerce de Seligman, l'abandon de Peach Springs, la nostalgie de Hackberry et la synthèse du musée de Kingman, retrouver de nombreuses traces et nous imprégner de l'histoire de cette route mythique. Ce n'est pas uniquement parce qu'elle est la plus ancienne qu'ici, on l'appelle la Mère des Routes. C'est parce qu'elle est La Route, tout simplement, celle à laquelle chacun de nous peut rattacher un voyage, une anecdote, une histoire, un témoignage.

Nous sommes tous la Route 66.

Arrivée de nuit à Sedona, AZ
Arrivée de nuit à Sedona

L'après-midi touche à sa fin, il est temps de prendre la route du retour. Cette fois-ci, plus question de flâner, nous reprenons l'Interstate 40 direction Flagstaff par le chemin le plus direct.

Marie, un peu épuisée par une journée en plein soleil et en pleine chaleur, fait un somme pendant que je conduis. Dans les montagnes près de Blake Ranch, nous sommes légèrement ralentis par un très gros orage, comme ce pays de tous les excès, y compris naturels, en a le secret.

Après Flagstaff, nous quittons l'autoroute pour la route 89A, jusqu'à Sedona. Après l'orage, le ciel ne s'est pas encore entièrement dégagé, il fait presque nuit, et la photo ci-dessus est de ce fait plutôt sombre.

Entre Sedona et Oak Creek, nous hésitons une vingtaine de minutes sur l'hôtel. En effet, ce n'est plus un La Quinta depuis ce matin, ce que nous n'avions aucun moyen de savoir. Nous finissons par trouver le Sedona Oak Creek Inn. Depuis notre passage, c'est devenu un Holiday Inn Express.

J'ai l'immense plaisir de retrouver un ami très cher, installé à Sedona depuis quelques mois, que je n'avais pas vu depuis 25 ans. Nous tombons dans les bras l'un de l'autre, comme si nous ne nous étions pas vus depuis 48 heures. Pas besoin de dire son nom, s'il lit ces lignes, il se reconnaîtra à coup sûr.

Nous dînons dans un restaurant juste en face de l'hôtel avec mon ami. Il doit nous quitter assez tôt, il est attendu à Phoenix le lendemain matin de bonne heure. Puis, comme chaque soir, je sauvegarde les photos du jour et mets le blog à jour, pendant que Marie prend ses notes de la journée.