Jeudi 3 septembre 2015 - Dead Horse Point, Arches

Ce matin, pas  de petit déjeuner dans un endroit exotique. Nous allons tout simplement au buffet du lodge, celui dont nous n'avions pas voulu hier matin.

Ce buffet est très correct et, en fin de compte, pas si cher que ça puisque, pour un prix fixe, on peut se resservir. C'est ce que nous faisons depuis le début de ce voyage, et qui nous permet de ne pas nous arrêter le midi, ou si peu.

L'entrée de Mesa Verde National Park
L'entrée de Mesa Verde National Park

Puis nous quittons Mesa Verde National Park. Nous nous arrêtons quelques instants à l'entrée pour prendre une photo du panneau pour notre collection, que je publierai certainement un jour.

Aujourd'hui, le programme est censé être plutôt léger :

  • Hovenweep National Monument, pas très éloigné, avec quelques vestiges pré-colombiens supplémentaires,
  • Route jusqu'à Moab, Utah : étape courte, environ 230 km d'après la carte,
  • Et si nous avons le temps, quelques visites aux environs de Moab.

Marie rêve en secret d'aller prendre des photos du coucher du soleil à Delicate Arch, une vision qui s'est refusée à nous il y a cinq ans pour cause de ciel gris. Le secret n'est pas très bien gardé, je suis au courant depuis longtemps. Les quelques kilomètres supplémentaires sont un prix bien léger à payer pour un spectacle hors normes.

Tout ça, c'est la théorie. Dans la pratique, la journée va finir par être longue, mais à cette heure matinale, nous ne le savons pas encore.

Près de Hovenweep National Monument
Près de Hovenweep National Monument

Peu après Cortez, nous quittons la route US-491 pour une petite route qui traverse la prairie, et qui est censée nous mener à Hovenweep National Monument. Il n'y a absolument personne et, là où nous devrions voir la fameuse tour en ruine au bord du canyon, le seul véhicule que nous croisons est un 4x4 du Bureau of Land Management, l'administration qui gère les terres fédérales.

Curieux comme toujours, et prêt à admettre que je me suis trompé de route, je fais demi-tour et je m'arrête à un croisement où un chemin de terre en très mauvais état quitte la petite route. Il y a un panneau du BLM, que je regarde attentivement. Non, je n'ai pas fait d'erreur de navigation, oui, nous sommes bien au bon endroit,  et ... oui encore, il faut prendre ce chemin de terre immonde pour aller voir la fameuse tour. Il est hors de question que j'aille râcler le dessous de notre Camaro de location sur des chemins pareils. Je peste un instant contre le National Park Service qui ne prévient pas de l'état des routes, contre le BLM, qui n'y est pour rien, contre la bureaucratie en général, puis je me résouds à rejoindre la route US-491 et à prendre la route de Moab.

Avant de repartir, histoire de ne pas être venus pour rien, Marie prend quelques photos des magnifiques paysages de prairie, dont celle ci-dessus. Même en cherchant vraiment bien, il n'existe aucune trace d'activité humaine. La nature est absolument vierge. Nous ne savons d'ailleurs pas très bien si nous sommes toujours dans le Colorado ou déjà dans l'Utah.

Nous en sommes quittes pour un détour d'une soixantaine de kilomètres et une heure perdue, ou plutôt passée à faire autre chose que ce que nous avions prévu. C'est la première surprise de la journée.

Wilson Arch, près de Moab, UT
Wilson Arch

Une quarantaine de kilomètres avant Moab, mon attention est attirée par un panneau qui signale Wilson Arch, le long de la route US-191. Curieusement, alors que nous sommes passés exactement au même endroit il y a cinq ans, cette arche nous avait à l'époque totalement échappé. Cette fois-ci, je m'arrête, sans trop prévenir. C'est la seconde surprise de la journée.

L'avantage de Wilson Arch est qu'elle est située au bord de la route. Pas de marche plus ou moins longue, sinon quelques dizaines de mètres depuis le parking.

Wilson Arch tient son nom de Joe Wilson, un pionnier installé tout près, peut-être celui-là même qui l'a découverte.

Nous ne nous arrêtons pas très longtemps. Nous arrivons rapidement à Moab, où notre chambre, par pure coincidence au même hôtel qu'il y a cinq ans, est déjà prête.

Comme il est vraiment très tôt dans l'après-midi, nous avons amplement le temps d'aller visiter d'autres endroits. Nous reprenons donc la voiture, cette fois-ci en décapotant, puisque nous n'avons plus les bagages.

Nous nous arrêtons rapidement à l'agence Tag-A-Long, pour reconfirmer et finir de payer notre descente du Colorado de demain.

Le Colorado près de Moab, toujours aussi boueux
Le Colorado près de Moab, toujours aussi boueux

Nous nous arrêtons quelques minutes à la sortie de Moab, à l'endroit où la route US-191 passe au-dessus du Colorado. Par rapport à il y a cinq ans, l'endroit a été entièrement aménagé. Il y a un grand parking, des toilettes, un passage souterrain sous la route UT-128, qui prend sur la route US-191 et dont nous reparlerons demain, et une passerelle au-dessus du Colorado, d'où Marie prend cette photo.

C'est la troisième surprise de la journée.

Le Colorado n'est pas un fleuve sale, il est juste extrêmement boueux. Après avoir traversé les plateaux de calcaire très tendre du Colorado et de l'Utah, il charrie d'énormes quantités de sédiments, qui lui donnent cette couleur brune pas très engageante. Il faut le barrage de Glen Canyon et le lac Powell pour décanter les alluvions, et rendre temporairement au fleuve une couleur à peu près naturelle.

Le Merrimack et le Monitor, sur la route UT-313, près de Moab, UT
Le Merrimack et le Monitor, sur la route de Canyonlands

Peu après, nous tournons à gauche sur la route UT-313 comme il y a cinq ans, cette fois-ci non pas pour aller à Canyonlands National Park, mais à Dead Horse Point State Park, juste à côté. En effet, en dehors des paysages spectaculaires que vous découvrirez dans les quelques photos suivantes, nous avons appris entre-temps que c'est là qu'ont été tournées certaines des scènes finales de Thelma et Louise, dont celle du plongeon qui clôt le film. En bonne fan de cinéma qu'elle est, Marie tient absolument à voir précisément l'endroit où a été réalisé l'un de nos films-culte.

En chemin, nous nous arrêtons quelques minutes en haut du Seven Mile Canyon. Après une courte marche, nous découvrons les deux buttes de la photo, Merrimack à gauche et Monitor à droite, nommées d'après des cuirassés (Merrimack pour la Confédération, Monitor pour l'Union) de la Guerre Civile, improprement appelée Guerre de Sécession par les Français. Effectivement, avec un peu d'imagination, ne dirait-on pas deux navires de guerre prêts à se rentrer l'un dans l'autre ? Heureusement, les buttes ne bougent pas.

C'est la quatrième surprise de la journée.

Dead Horse Point State Park
Dead Horse Point State Park

Notre pass America The Beautiful ne nous est d'aucune utilité, puisque Dead Horse Point State Park n'est pas un parc national. Après avoir payé le droit d'entrée, nous nous arrêtons un moment au visitor center. Puis nous continuons jusqu'au bout de la route, Dead Horse Point. C'est là que se trouve ce que nous sommes venus voir.

Nous sommes sur le haut du plateau et, de là, il n'y  pas d'accès direct au fleuve Colorado. Un chemin a été aménagé au bord du canyon, et c'est là que nous reconnaissons, avec plus ou moins de certitude, les endroits où ont été tournées les dernières scènes de Thelma et Louise, dont le fameux plongeon final.

Nous passons un moment à parcourir ce chemin dans un sens, puis dans l'autre. En dehors de l'intérêt purement cinématographique, les paysages sont spectaculaires. L'à-pic du canyon, jusqu'au plateau intermédiaire que l'on voit dans Thelma et Louise, fait déjà plus de 500 m, et il y a encore 100 m de plus jusqu'au fleuve.

Méandres du Colorado, Dead Horse Point State Park
Méandres du Colorado, Dead Horse Point State Park

Cette photo montre bien les trois niveaux principaux visibles à Dead Horse Point State Park. Nous sommes logiquement au niveau le plus élevé, à environ 1800 m d'altitude. Le plateau plus clair visible à gauche de la photo est à 1300 m. Le fleuve Colorado, dont on voit deux méandres sur l'image, est, lui, à 1200 m. Même à grands renforts d'effets spéciaux, ça fait tout de même un sacré plongeon !

La géologie de l'endroit est la même que dans toute la région. Il y a quelques centaines de millions d'années, le plateau du Colorado était le fond d'une ancienne mer, sur lequel d'énormes quantités de sédiments se sont déposés. Plus tard, tout le plateau a été soulevé d'une pièce par des mouvements magmatiques mais, à l'inverse du plissement ayant créé les Montagnes Rocheuses, sans accidents, sans faille, sans rupture. Les différentes couches de calcaire sont donc restées horizontales, telles que nous les découvrons aujourd'hui. Le reste du travail géologique a été effectué par l'érosion des rivières, du gel et du vent, donnant ces formes uniques au monde.

Falaises rouges, Dead Horse Point State Park
Falaises rouges, Dead Horse Point State Park

En fonction de la composition chimique du calcaire, et selon l'heure de la journée et l'éclairage, les rochers prennent des teintes variables, du beige clair au marron ou au gris, en passant par une infinité de nuances de rouge, comme on le voit sur la photo.

La concentration en sel explique également les formes parfois étonnantes données aux rochers par l'érosion. Le plateau étant issu d'un fond marin, les différents sédiments contiennent du sel, à des concentrations très variables selon les endroits. Puisque l'eau dissout le sel, plus la concentration en sel dans la roche est élevée, plus l'érosion causée par l'eau est importante. On a là l'explication des formes diverses observées sur tout le plateau du Colorado : arches, aiguilles, rochers en équilibre et autres bizarreries du même genre.

Dead Horse Point est à l'extrémité d'une mesa, juste au bord d'un canyon creusé par le fleuve Colorado. Le chemin suit le bord de la mesa, nous proposant des points de vue plus spectaculaires les uns que les autres. Oui, nous avons fait quelques kilomètres de plus par rapport à notre itinéraire, mais franchement, les photos que nous avons faites justifient largement le détour.

Il est temps de quitter Dead Horse Point State Park pour tenter notre chance à Arches National Park, que nous avions vu sous un ciel désespérément gris il y a cinq ans. Aujourd'hui, il fait un temps superbe, et la qualité des photos devrait être largement meilleure.

C'est décapotés que nous parcourons la cinquantaine de kilomètres qui nous sépare d'Arches National Park.

La route US-191 à l'entrée d'Arches National Park
La route US-191 à l'entrée d'Arches National Park

Nous nous arrêtons un petit moment au visitor center d'Arches National Park, essentiellement pour vérifier avec les rangers l'heure à laquelle le soleil se couche sur Delicate Arch. De fait, même en tenant compte de la montée un peu ardue, nous avons amplement le temps de visiter d'autres endroits avant Delicate Arch.

Après le visitor center, la route monte en lacets le long de la montagne. Nous nous arrêtons exactement au même endroit qu'il y a cinq ans. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la photo est autrement plus lumineuse !

Au fond, on voit nettement Moab, une ville d'un peu plus de 5 000 habitants, qui vit essentiellement du tourisme. Par rapport aux rochers pelés qui l'entourent, Moab semble posée comme au milieu d'une oasis, entièrement dûe au fleuve Colorado. C'est même de là que la ville tient son nom, celui d'un royaume de l'Ancien Testament situé sur la rive orientale du Jourdain. Toutes les tentatives ultérieures pour changer son nom, les Moabites ayant une réputation plus que sulfureuse si l'on en croit la Bible, n'y ont rien pu, Moab reste Moab.

Park Avenue, Arches National Park
Park Avenue, Arches National Park

Pour passer le temps, nous décidons de marcher un peu, à un endroit que nous n'avions pas vu il y a cinq ans, Park Avenue. Il s'agit d'un chemin assez simple, sans grand dénivelé, à l'écart de la route principale, mais qui la rejoint à chacune de ses extrémités. Park Avenue passe donc derrière les rochers que l'on voit de la route principale et les révèle sous un autre angle.

C'est une promenade agréable, sans aucune difficulté, que l'on apprécie de faire en cette fin d'après-midi où le soleil a déjà commencé à décliner un peu. Il faut juste faire attention, à l'aller, de ne pas perdre de vue le chemin indiqué par quelques simples cairns. Le retour ne pose aucun problème.

Les Dunes Pétrifiées, Arches National Park
Les Dunes Pétrifiées

Un peu plus loin, nous repassons devant les Dunes Pétrifiées. C'étaient d'authentiques dunes de sables qui, recouvertes de matériau calcaire issu de l'érosion, ont fini par durcir comme le rocher qui les entoure.

Au fond, on reconnait les La Sal Mountains, créées par des poussées magmatiques sous le matériau sédimentaire du plateau du Colorado.

Balanced Rock, Arches National Park
Balanced Rock

Nous passons devant Balanced Rock, le rocher en équilibre, une des formations les plus étonnantes d'Arches National Park. L'érosion a creusé les couches calcaires horizontales tout autour du rocher. Le rocher, sans doute un peu moins riche en sel que le matériau qui l'entourait, est ce qui reste d'une couche calcaire relativement dure. Juste en-dessous, on distingue une couche calcaire plus claire, plus tendre, dont il ne reste qu'une toute petite partie à la base du rocher.

Un jour, dans 10 000 ans ou dans 2 mois, le rocher tombera.

Nous reprenons la route de Delicate Arch. Par rapport à notre première visite, le parking, à l'époque minuscule, a été sensiblement agrandi.

Delicate Arch enfin par beau temps, Arches National Park
Delicate Arch enfin par beau temps

La montée vers Delicate Arch est telle que dans nos souvenirs. Une première partie assez abordable, avec peu de dénivelé, nous mène au pied d'un immense rocher qui, de loin, semble lisse comme le dessus de la main. Cette seconde partie est nettement plus raide, et nous nous demandons comment nous allons descendre tout à l'heure, dans l'obscutité, sans voir où nous mettons les pieds. Puis la troisième partie, un chemin en bordure de falaise, de nouveau modérément pentu, nous amène à Delicate Arch.

Par rapport à notre première visite, le temps est infiniment meilleur, vraiment superbe, et la lumière devrait être excellente pour les photos. Après quelques hésitations sur l'angle de vue, l'éclairage, les touristes déjà à pied-d'oeuvre, nous nous fixons sur un endroit bien précis et nous n'en bougerons plus.

Façon de parler. Tandis que Marie règle le pied de l'appareil, choisit ses angles, sa lumière, son exposition et je ne sais quoi d'autre (c'est elle, la pro de la photo !), je fais le tour du sommet, histoire de passer le temps. En effet, le soleil est encore largement au-dessus de l'horizon, et le crépuscule n'est pas encore pour tout de suite.

Delicate Arch, Arches National Park
Delicate Arch

En attendant le coucher du soleil, c'est à qui se fera photographier sous l'arche, avec sa copine ou son copain. Tout se passe dans une ambiance bon enfant, chacun comprenant que, pour que tout le monde puisse avoir une vue correcte de Delicate Arch, il vaut mieux que ceux qui ne sont pas encore sur la photo attendent leur tour en restant en-dehors du champ, alors que ceux qui y sont déjà n'y restent pas trop longtemps.

L'autodiscipline se fasse finalement très bien.

Je n'ose même pas imaginer l'équivalent en France, où les impatients en viendraient probablement aux mains avec les égoïstes.

Delicate Arch, Arches National Park
Delicate Arch

Au moment où j'écris cet article, j'ai un problème : comment, parmi la vingtaine de photos de Delicate Arch prises au cours de la soirée, n'en sélectionner que quelques-unes ? Le choix a quelque chose de très arbitraire, qui ne rend absolument pas justice aux photos que je n'ai pas retenues.

Le soleil s'en donne à coeur-joie. Comme on le voit sur la photo ci-dessus, il se couche très à droite de l'arche, l'éclairant brillamment d'un côté. Les roches ne sont plus rouges, mais oranges et jaunes, au fur et à mesure que le soleil décline. On voit aussi très bien les veines de calcaires quasiment horizontales.

Derrière Delicate Arch, la falaise, elle aussi éclairée par le couchant, a aussi changé de couleur, mais dans un autre sens. Plutôt que de s'éclaircir, elle devient plus foncée, avec un camaïeu de marrons, rouges et verts tendres qui mérite bien une mention.

Soleil couchant sur Delicate Arch, Arches National Park
Soleil couchant sur Delicate Arch

Le soleil est maintenant couché mais, pendant quelques minutes encore, la lumière déclinante colore de tons pastels le paysage autour de nous. Delicate Arch a pris des nuances roses et corail, tandis que la falaise en face est devenue marron clair et beige.

Les meilleures choses ayant malheureusement une fin, il fait bientôt nuit pour de bon. Toujours prévoyante, Marie nous a acheté deux petites lampes frontales avant le départ. Je me servirai finalement assez peu de la mienne, l'éclairage naturel du ciel complètement dégagé suffisant à peu près à savoir où je mets les pieds.

Evidemment, lorsqu'au bout de presque une heure de descente nous nous retrouvons sur le parking, il fait nuit noire.

Nous regagnons rapidement Moab et dînons dans un Wendy's, une chaîne de fast-food a priori inconnue en France, de qualité raisonnable pour ce genre d'établissement.

La journée a été bien riche en surprises, et largement plus longue que prévu. Nous ne prolongeons pas la soirée plus que nécessaire. Demain, une fois de plus, nous nous levons tôt.