Jeudi 6 juin 2013 - Monticello, Richmond

Cela fait déjà deux semaines que nous sommes aux Etats-Unis. Le temps passe vite.

Et la météo ne s'arrange pas. Lorsque nous nous levons, il pleut sur Charlottesville. Nous ne le savons pas encore, mais nous allons tout droit vers ce qui reste d'une tempête tropicale partie de Floride, et qui remonte tranquillement toute la côte Est, avant de traverser l'Atlantique et d'aller arroser aussi l'Europe.

Aujourd'hui, nous n'allons pas beaucoup rouler, ce qui nous laisse tout le temps nécessaire pour deux lieux historiques majeurs, Monticello, la propriété de Thomas Jefferson, le troisième Président de l'Union, et la ville de Richmond, capitale de la Confédération de 1861 à 1865.

Monticello est située à moins de dix minutes de route de notre hôtel. C'est une grande plantation sur une colline, tout près de Charlottesville. Jefferson y cultivait du tabac, puis du blé, des fruits et des légumes. On y fabriquait de la bière et du cidre. Comme beaucoup de plantations de cette époque, Monticello vivait quasiment en autarcie. Il y avait même une forge pour fabriquer les clous !

La main-d'oeuvre était essentiellement constituée d'esclaves, environ 200.

Monticello, demeure de Thomas Jefferson
Monticello, demeure de Thomas Jefferson, troisième Président des Etats-Unis

Nous commençons par prendre nos billets, puis nous traversons assez rapidement le visitor center et son inévitable boutique.

Monticello a été la résidence de Jefferson de 1770 à sa mort en 1826.

Monticello, statue de Thomas Jefferson
Monticello, statue de Thomas Jefferson

La maison elle-même étant située en haut d'une colline, nous prenons la navette. La statue de la photo se trouve sur l'esplanade d'où partent les minibus, pour un trajet dont nous ne pensions pas qu'il fût si court !

Nos billets prévoient une visite de la maison à partir de 12h10, c'est précis ! En attendant, nous flânons dans les jardins, mais la pluie qui persiste nous freine quelque peu dans nos ardeurs.

Nous nous replions sur les sous-sols de la maison et les communs, bien abrités.

Monticello, la cuisine
A Monticello, la cuisine est au sous-sol

Comme on le voit, la cuisine est grande. On pouvait sans problème y préparer un repas pour de nombreux convives.

Je me suis toujours demandé comment les habitants de ces immenses maisons faisaient pour manger chaud, vu la distance considérable entre la cuisine et la salle à manger.

Monticello, la chambre du cuisinier
Monticello, la chambre du cuisinier

C'est Jefferson lui-même qui, pour l'essentiel, a conçu sa maison. En esprit scientifique et pragmatique, il a apporté des solutions éminemment concrètes à des problèmes pratiques. Par exemple, le cuisinier et sa famille disposent d'un logement attenant à la cuisine. Pas mal, si le maître des lieux ou ses invités ont une petite fringale au milieu de la nuit !

Cette maison est truffée d'innovations et de trouvailles parfois inattendues, parfois incongrues, mais toujours réfléchies, nous n'allons pas tarder à nous en rendre compte. Pour le meilleur et le plus douteux, sa conception est très marquée par l'esprit brillant et éclairé de Jefferson.

Monticello, le fumoir
Le fumoir, où on fumait la viande pour la conserver

En toute logique, le fumoir est tout près de la cuisine. A l'époque, le seul moyen de conserver la viande était de la saler ou de la fumer.

La pièce est suffisamment grande pour entreposer de la viande pour toute la maisonnée. Ca aussi, c'est la marque de Jefferson : même la taille des différents locaux est pensée selon un plan d'ensemble soigneusement équilibré.

Monticello, maison de Thomas Jefferson
La maison de Thomas Jefferson

C'est notre tour de visiter la maison. Nous nous regroupons autour de notre conférencière. Comme souvent dans ce genre de visite, il n'est pas possible de photographier. Je ne peux donc rien vous montrer de l'intérieur de la résidence.

Cette maison, d'abord composée de 8 pièces, a été par la suite étendue à 21 pièces. La façade à colonnades, typique des maisons de familles aisées de la fin du 18ème siècle, fait partie de l'extension, conçue elle aussi par Jefferson lui-même. Il s'agit d'une belle maison confortable, mais sans ostentation, sans luxe superflu, à l'image de son propriétaire.

Le hall d'entrée frappe par l'absence de grand escalier. Jugeant qu'il s'agissait d'un gaspillage de ressources et d'une piètre utilisation des volumes, Jefferson leur a préféré deux petits escaliers dans chacune des ailes. L'esprit scientifique du grand homme avait trouvé une limite pratique. Il fallait démonter chaque meuble avant de pouvoir l'installer à l'étage.

Jefferson ne s'est pas remarié après le décès de son épouse. Pour pouvoir travailler dès le réveil, et parfois même la nuit, son cabinet de travail est juste à côté de la chambre à coucher. Sur son bureau se trouve un étrange assemblage de bois : c'est le célèbre polygraphe, qui permettait au grand homme de disposer d'une copie de tout ce qu'il écrivait.

Nous visitons ensuite le salon, où l'on se réunissait pour discuter. Sur le côté gauche de la cheminée se trouve un ingénieux ascenseur. Dans le cellier à bière du sous-sol, un employé posait les bouteilles sur les petits plateaux, et il n'y avait plus qu'à manoeuvrer la commande de l'ascenseur pour faire tourner la courroie et monter les bouteilles à l'étage.

Thomas Jefferson était un esprit à la fois brillant, ouvert, pragmatique et pointilleux. Je n'aurais pas voulu être son intendant. Gérant avant l'heure les flux entrants et sortants, il maintenait des inventaires minutieux de tout ce que Monticello produisait, consommait et entreposait, même les petites cuillères ! Sans doute dirait-on de lui de nos jours qu'il micro-manageait tout et n'aimait pas déléguer.

Monticello, les toilettes
Monticello, les toilettes

A cette époque, peu de résidences, même de familles aisées, étaient équipées de toilettes. Mais un esprit comme celui de Jefferson ne pouvait pas ignorer une telle nécessité. Il y a donc deux cabinets, un au bout de chaque aile, sous la maison principale, que l'on appelle des "pièces privées".

Il n'y a pas de chasse d'eau. En cette fin du 18ème siècle, même un esprit éclairé n'a pas encore réinventé ce qui existait déjà chez le roi Minos il y a 3 300 ans.

Monticello, les écuries
Les écuries

De l'autre côté des communs se trouvent les écuries et le garage. Il y a suffisamment de place pour héberger les chevaux et les voitures de Jefferson et de ses visiteurs. James Madison, le quatrième Président, son ami et presque voisin, était ainsi fréquemment reçu à Monticello.

Monticello, la cave à vin
Monticello, la cave à vin

Comme toute maison qui se respecte, Monticello dispose d'une cave à vin. A cette époque, le vin est surtout vendu en fûts. Il est donc nécessaire de le mettre en bouteilles sur place, et c'est ce que l'on voit sur la photo.

Jefferson n'est pas connu pour avoir abusé de boissons alcoolisées. Par contre, en parfait gentleman, il savait recevoir et souhaitait que ses invités conservent un bon souvenir de leur séjour à Monticello.

Monticello, le cellier à bière
Monticello, le cellier à bière

Juste à côté se trouve le cellier à bière. Comme le vin, la bière est conservée en fûts et mise en bouteille plus tard. C'est du cellier à bière que part l'ascenseur dont j'ai parlé un peu plus haut.

On voit encore le marteau et les bouchons utilisés à l'époque. Pas de doute, nous avons fait un voyage dans le temps de plus de deux siècles. La vie semble ne pas s'être arrêtée dans cette maison.

Monticello, le jardin sous la pluie
Monticello, le jardin sous la pluie

La pluie non plus ne s'est pas arrêtée. Après la visite de la maison et des communs, nous traversons les jardins de la propriétéMonticello fait 5 000 acres, soit environ 2 000 hectares. On n'en visite qu'une toute petite partie.

Lors de la traversée des vergers, nous passons devant les petites maisons des esclaves qui, bien que très simples, semblent quand même offrir le minimum de confort pour l'époque. Il semble que Jefferson avait parfaitement compris que du bien-être relatif de sa main-d'oeuvre dépendait en grande partie le sien.

Bien que les deux hommes aient travaillé de concert jusqu'à leur brouille, je ne peux m'empêcher d'opposer assez radicalement les modes de pensée de George Washington et Thomas Jefferson. L'un était un militaire classique et rigoureux, l'autre un scientifique ouvert et novateur.

Monticello, tombe de Thomas et Martha Jefferson
Monticello, tombe de Thomas et Martha Jefferson

Notre dernier arrêt est, en toute logique, à la tombe de Jefferson et de son épouse. Le terrain sur lequel se dresse le monument, offert par les Etats-Unis à la famille en 1883, est toujours la propriété des descendants de Jefferson, et d'autres tombes familiales s'y trouvent.

Thomas Jefferson est mort le jour exact du cinquantième anniversaire de la Déclaration d'Indépendance, après 83 ans d'une vie bien remplie. Que nous reste-t-il du grand homme ? D'après son épitaphe, qu'il a lui-même rédigée :

J'y ajoute :

  • L'achat de la Louisiane à la France en 1803 qui, en supprimant la présence d'une autre nation à l'ouest de l'Union, a créé les conditions de son expansion continentale,
  • L'expédition Lewis et Clark, qui a relié l'Atlantique au Pacifique, déterminant ainsi l'étendue future du territoire de Etats-Unis,
  • Une interprétation assez large et flexible de la Constitution qui, bien que parfois remise en cause au nom même de la Liberté qu'elle est censée protéger, est encore en vigueur de nos jours,
  • Et bien sûr cet esprit à la fois vif, ouvert, parfois controversé, toujours pertinent, et capable de s'intéresser à tout.

C'est ce dernier point qui retient toute mon attention. Comme Léonard de Vinci avant lui, Jefferson fut un esprit universel.

Richmond, musée de la Confédération
Richmond, musée de la Confédération

Richmond est proche de Monticello, un peu plus d'une heure de route. Nous nous garons dans le centre historique et consacrons l'après-midi à l'histoire de la Confédération, issue de la sécession des Etats esclavagistes en 1860-1861, et à la Guerre Civile qui en a résulté.

Nous allons visiter les trois étages du Musée de la Confédération où, ici non plus, on ne peut pas photographier.

Il est tout à fait remarquable que cette période trouble de l'histoire, hier source de conflit, soit devenue un patrimoine historique qui, finalement, fait consensus. Je l'avais déjà constaté à Gettysburg, nous le voyons de nouveau aujourd'hui. Le destin de la Confédération retient l'attention de la population dans son ensemble. Nous n'avons pas noté de prosélytisme sudiste lors de notre visite, mais un réel intérêt historique pour le conflit d'hier.

Que des différences de mode de vie et de culture existent entre le Nord et le Sud est un fait. D'autres pays, dont le mien, connaissent et acceptent avec plus ou moins de bonheur des disparités régionales. Mais, avec le recul du temps, la Confédération ressemble plus à un énorme accident de l'Histoire, qui a cristallisé autour de l'esclavage nombre de tensions de tous ordres, qui eussent dû être conciliables, si l'égo humain ne s'en était pas mêlé au mauvais moment et de la mauvaise manière.

L'accident en question a quand même dévasté des régions entières, réduit à néant des années de prospérité, et fait, selon les estimations, entre 620 000 et 750 000 victimes militaires, le nombre des victimes civiles étant inconnu. Il a aussi entraîné des conséquences économiques (ruine totale du Sud), politiques (la Reconstruction entachée de corruption) et sociales (les lois Jim Crow limitant le droit de vote des noirs et institutionnalisant la ségrégation) qui ont perduré jusqu'aux années 60 et, on peut en tout cas l'avancer, jusqu'à maintenant. C'est, de très loin, le conflit ayant entraîné le bilan économique et humain le plus lourd de l'histoire des Etats-Unis.

La Guerre Civile n'a pas été une guerre de positions, comme la Première Guerre Mondiale, où l'on se battait tous les jours, parfois au corps-à-corps, mais une guerre de mouvements, largement conditionnée par l'étendue même du pays, où les armées passaient plus de temps à se chercher et, parfois, à tout saccager sur leur passage, qu'à réellement se battre. La reddition de Lee à Appomatox le 9 avril 1865 fut plus une délivrance commune pour les deux camps qu'une défaite pour l'un ou une victoire pour l'autre.

Le Musée de la Confédération est organisé selon un ordre chronologique, qui permet au néophyte que je suis d'en suivre le déroulement année après année, et thématique, avec des présentations consacrées à la vie militaire, à la vie des civils pendant le conflit, aux batailles évidemment, à l'armement, aux uniformes, à l'approvisionnement. Quelques individus sont distingués, notamment le général Robert E. Lee.

Ce musée mérite absolument une visite approfondie, tant il est riche de témoignages et d'enseignements.

Richmond, entrée de la Maison Blanche
Richmond, la Maison Blanche

C'est maintenant l'heure d'aller rejoindre notre guide pour visiter la Maison Blanche, située à quelques pas du Musée de la Confédération. Nous ne sommes que quatre, j'en profite pour poser toutes sortes de questions historiques. La visite dure une bonne heure. Comme on le voit sur la photo, la Maison Blanche n'est pas très grande. Contrairement à celle de Washington, qui est aussi le siège du pouvoir Exécutif, celle-ci n'était que la résidence et le bureau de Jefferson Davis, le Président de la Confédération. Les services de l'Exécutif se trouvaient dans d'autres immeubles du quartier.

Charles, notre guide, connait les lieux comme sa poche. Il fait preuve d'une compétence et d'un brio peu communs, qui forcent l'admiration. Sa présentation des derniers moments de la Confédération, en avril 1865, tient de la représentation théatrale : il s'assied au bureau de Jefferson Davis et prend un air très abattu, puis se lève, s'assied à l'autre bureau, celui de l'assistant, et commente sur un ton qui se veut neutre l'évolution de la situation, puis se lève de nouveau et joue le rôle du majordome qui entre pour informer le Président de la reddition d'Appomatox et lui dit qu'il faut absolument partir. Et, suivant Charles, nous quittons à notre tour la Maison Blanche.

Charles, si vous lisez ceci, un grand bravo à vous pour vos explications, votre maîtrise du sujet et votre sens de la scène. Encore merci.

Il est maintenant l'heure de quitter le quartier et de rejoindre notre hôtel, un Best Western confortable et sans âme à l'extérieur de Richmond. Mais auparavant, nous traversons en voiture une bonne partie du centre historique de la capitale Confédérée. Ici aussi, nous reviendrons volontiers.